ai-je besoin de ses mots qui ne me bercent guere ?
quoi je vas faire avec ces mots que je ne veux jamais répéter ?
surtout aux autres devant les autres
quoi je vas faire
avec ces histoires qui ne me soignent pas ?
ces mots
ce sont des cadeaux, ça ?
la répétition dans la poésie
ça nous aide à s’en souvenir
à suivre l’intrigue
à raconter
mais comment je vas faire
si la ligne qu’il me faut
pour me rappeler du reste
est trop sombre pour être répétée ?
Outreaux
je bois l’eau où coulent les mots de mon dictionnaire
je les verse là où je vas pour me tiendre éveillé
pas besoin d’un réveil
c’est le chant du Perroquet qui me réveille
au milieu du champ à l’odeur des fourchettes
et des saint-jeans et des plumes tombées
mes rêves sont trop grands pour ce champ mouvant
je garroche mes écrits au feu
et faire danser les flammes comme samedi au soir
la chanson qui tourne en rond
qui vibre épais sous le saphir
est ma nouvelle chanson
elle est fraîche
elle sent d’un été sans fin
elle coule, elle bourdonne, elle bat
je sors enfin du cauchemar et je flotte
un peu, moment fugace
je bats mes ailes
je teste l’air
je crois enfin en mon flair.
je décolle en un éclair
rayon vert
An Louisianne
en janvier on ramasse du manglier
et fait des fricassées de rentier
dans un pays catastrophé
puis on célèbre l’histoire des noirs en février
comme si ça leur ferait quelque chose
comme si on pourrait les repayer
pour avoir créé tout qu’on mange
qu’on écoute, qu’on aime et comment
on s’égaye dans tous les côtés
un jour, on va se réveiller
dire bonjour à la farce
en mars, le faux printemps,
saison éparse, passe et éventuellement
on retrouve notre nombril en avril
chez soi, chez toi
ayoù tu manges en français et danses en créole
et chantes les paroles du bourdonnement
des maringouins mesquins qui volent sans fin
en juin jusqu’au
futur lointain mais enfin
tu peux lire ton bouquin
et fumer tous tes joints
et jouer à la barène
et écouter les fous bourrés
en juillet on oublie où est toutes nos idées
trop saoul et pas assez de culpabilité
comme si on va se retrouver
en août mais on commence à
regretter les souvenirs perdus
équand ça brule la canne
et chicane dans la chaleur
ça ne fait rien contre le tracas des ouragans
et les temps en septembre
cache-toi dans ta chambre
avec un matelas sur ta tête
et après, chante l’alphabet,
et recycle les déchets
quand le ciel se balaye
avec l’air frais, là on va bien manger
et en novembre on remplit nos ventres
pour bien se préparer
parce qu’en décembre
les nuits sont longues
et la vieille lune règne encore
et nous savonne la langue
langue affilée
langue doublée, amarrée
langue trop longue et
trop grande pour une seule song
chantons ensemble
rassemblons-nous
en Louisiane, et partout.
Mississippi rêveur (reprise)
plus loin en bas du fleuve
je m’assieds tout près de l’horizon
pour allonger
entre ce soir et demain.
ce soir, à soir, la veille, je vois mieux
mon idée qui flotte vers la baie
loin de moi
et moi, je vas rester là
jusqu’à la mort
jusqu’à j’apprends à reconnaître mes torts
so cheersons à jamais
à vivre toujours une suite de mensonges
la performance,
l’écriture, rêver ou me vanter
je vas me hanter
avec ses histoires fictives
que je raconte à tout le monde
vivre chaque jour dans un délire.
les rêves n’appartiennent pas qu’aux rêveurs.
les rives n’appartiennent qu’au fleuve.
les courants n’attrapent pas que mes fatras à moi.
les menteries des gens pourris entre ici et loin là-haut
flottent doucement dans le miroitement du crépuscule.
on fait nos feux
moi, j’en fléchis devant un sur la rive.
on y ajoute nos farces, nos larmes et nos temps.
on se réchauffe avec ça à soir et proche tous les soirs.
mais avant de s’éteindre,
nos créations magiques et mystiques
se joignent au vieux fleuve.
ô vieux fleuve, prends soin de nos faussetés
de nos cendres
de nos rêves.
miracle mondain, la nuit
prends toutes nos banalités
dépose-les dans le golfe de vérités.
Lafayette
Lafayette: village libre ; cigarettes
notre liberté se roule dans nos sèches
et laisse des cendres de l’esprit américain
brûlé lentement comme Purr
et on sent la boucane en avant de Chez Tammy
la boucane épaisse et foncée comme
le fils de Kinley
comme n’importe quel gombo
comme le bayou Sainte-Claire
comme n’importe quel café
comme n’importe quel page du dictionnaire
Exode de nuit
dans un pays de vernaculaire spectaculaire
la poussière flotte dans l’air du cimetière
entre Opelousas et Pacanière
le matin
elle poudre les chassis de Mikey’s Donut King
et en arrière elle ternit les tomates, les piments,
les concombres, et le ciment qui ne brillent jamais.
la poussière est plus légère que la rosée
la même poussière s’endort sur le ciment et sur la terre
qui garde les Saizan, les Celestine, les Gobert,
les Pitre, les Deville, les Thistlewhaite et les Chachere.
le soir
elle traverse la rue Landry et passe en travers
les murs des vieilles maisons
à soir, comme auparavant
pour passer la nuit chez elle, chez eux,
veiller jusqu’au réveil ayoù elle rentre…
mais avant, quitte-lé acheter un ‘tit beignet.
La lune en arrière
moi je conduis à la maison à soir
pas encore saoul mais assez comme toujours
y-a pas d’étoiles dans le ciel c’est trop noir
sauf les nuages qu’est après guetter
moi, j’après garder la lune en arrière
mon chemin en gravois, il est croche et il pétune
mais moi je le connais comme la voix de ma mère
la nuit est une griffe qui est après m’entourer
je me sens libéré, de tous les côtés
moi, j’après garder la lune en arrière
sur la route chez moi et je ne trouve pas la rue
pas de lumière et pas d’amis non plus
juste des traces de menteries laissées par moi-même
faux pas, fausse voie, trop de voix dedans moi
j’après garder la lune en arrière
quelque place entre le soleil et la lune
je peux toujours compter sur la nuit cornée
qui se nourrit des faussetés
ma guide, elle va bientôt se casser
moi, je vas garder la lune en arrière
Il y a quelques secondes
il y a quelques secondes j’ai vu une branche onduler
pour dire au revoir au soleil couchant
ses branchettes tombent
petit à petit
par terre comme les flocons qui cassent son dos
petit à petit
hibou perché
sur une branche frissonnante
baille et salue la nuit
petit à petit car
les jours sont si tant courts
et petit à petit
l’oiseau fait face à sa nuit
il y a quelques secondes
j’ai entendu hululer
un vieux hibou quelque part
petit à petit
il craint la nuit car
petit à petit des petits
cherchent à coloniser son territoire.
Quel cimetière ? (poème écrit sans dictionnaire)
je ne pense pas trop à où je veux vivre je pense plutôt à où je veux mourir
car je passerai la balance de l’éternité
là où je mourrai
préfère-je frissonner dans le sol gelé ?
ou bien me baigner dans la boue mouillée ?
près de l’océan dans le maïche saumâtre ?
où au fond du golfe et mangé par des crabes ?
peut–être que je vais me coucher
là où mon nombril est enterré
comme ça je pourrai toujours sentir l’ouate
et je ne lâcherai jamais la patate
Train qui ne mène à nulle part
train idyllique
train du présent
dans la gare
nous attend
on ne pense pas à l’avenir
pour un instant
une histoire entre nous finira toujours mal
si ça finit
parce qu’une histoire d’amour qui finit
finit toujours mal ou
elle ne finit jamais
come un train qui ne mène à nulle part
Licher la colle
le soir je liche la colle d’enveloppes
son goût métallique et doux
me rappelle que celle qui reçoit
la lettre enveloppée ne la goutera pas
bécote-t-elle ses lettres qu’elle tient ?
dans le froid d’hiver au seuil
loin de mon seuil, loin de ma langue
loin de mon stylo, quatre jours plus tard
cherche-t-elle mes lèvres dans l’obscurité ?
au début d’une nuit très longue
m’entend-elle hennir seule dans mon salon foncé ?
couché sur la moquette là-bas dans son futur proche
hennit-elle au seuil quand elle lit mes mots
à voix haute, comme moi je les ai lus ?
ou rit-elle en silence comme les oiseaux
dehors et tue ?
dans le froid d’hiver, la nuit est longue
au seuil, seule, mes mots au bout de sa langue
je chante depuis son passé pour atteindre son avenir
elle ne liche pas ma lettre parce que
« je ne peux pas être
amoureuse d’un souvenir »
Boucanes-tu ?
ouais je boucance
j’adore boucaner
boucaner c’est ma passion
chaque nuit je boucane
sous la lune pleine
la lune cornée
la lune brillante
la lune boucanée, brumeuse
je remplis la nuit avec ma boucane
je la respire jusqu’aux larmes
mon linge, ma peau, mes ongles
ont toujours l’odeur de boucane
je me baigne en dedans
et n’importe ayoù que je vas
tout le monde dit
« tu sens bon
boucanes-tu ? »
je dis « ouais » je dis
« je viens juste de boucaner asteur »
Un Chien Andalou à 8h
assis sur la moquette derrière une assiette
d’œufs cuits à peine à la chaleur résiduelle
dans une poêle noire, deux tranches de pain
étalées de confiture à la mûre et une demi-pamplemousse rose,
je visionne Un Chien Andalou pour la première fois
dehors, il fait froid
ici, derrière une tasse de café à la vachère,
derrière mon écran d’ordinateur
je suis bien, suis mieux que bien
suis presque rien du tout
De bonheur
elle dort avec les poules
et boit son café avant que le soleil
se lève
elle met une patate douce dans les cendres
et mets toujours un p’tit brin de sa sève
dans son café
gives it a good flavor
et elle s’assieds au ras des flammes
et leur chuchotent
une prière matinale avant que la brise
efface les traces de la nuit
et de la rosée
les feuilles sèches s’accrochent à ses fesses
et un nuage de vapeur sort de sa bouche
comme la vérité
elle remercie les saules immenses
et les fourmis qui bravent le froid
de bonheur
Louisianimal
qui hante qui ?
qui hunts qui ?
qui est au centre ?
et à la périphérie ?
c’est qui sur la table ?
c’est qui à côté ?
le boucher est toujours après
couper en morceaux
parce qu’eux-autres,
ça veut more so
suivons les traces des lou(ps)isianimaux
dans la nuit
dans la boue
on n’entend plus
rien
on ne sent plus
rien
faut suivre par mémoire
comme une vieille chanson
qui s’accroche à moi
inoubliable
comme le diable
qu’on tue pour sortir de la boue
pour trouver le sable
pour trouver le loup sur la plage
sableuse, rocheuse, coquilleuse
crue
et le loup t’ignore
te déplore
il a soif
l’animal
le marais
avec ses trous de boue
ses bayous partout
ses rues qui ne se sèchent plus
sa côte brune
le loup n’est plus jeune
mais il maintient sa soif
il boit l’eau saumâtre
qui lui donne une folle envie
d’en boire plus
à jamais
sers-toi, cher.
tu la mérites.
loup efflanqué
louisi-effacé
louisi-effarouché
louisi-effaré
s’il te plaît
n’oublie pas le bébé.
Aux Opelousas
je viens ici par esprit
je me balade dans ces rues pavées par des fous
je passe des magasins qui n’ont pas duré,
des cendres de bars brûlés
conducteurs locaux au virage de leur vie
la prison presque morte
un seul prisonnier y reste
il ne sait toujours pas pourquoi
les gris concrets de papiers à cigarette,
les gris envoyés par les prairies
les belles filles qui partent toujours pour la capitale
le boom de 1908, le vieux train
le chemin de faire dodo et d’orphelins
l’histoire se transforme en regard
en vert inondé ou en deux rails de fer
un chemin qui disparaît toujours
je vois ma vie, la mort de la prison
ma vie continue, sa mort continue
un jour je dirai « je vais me coucher et demain je ne pars plus »
je parlerai à moi-même
dans mon char qui marche toujours
l’argent que je donne quand je déjeune est en argent
et la fille qui me sert sourit
et ses dents grises éclairent les murs
Prose et cons
Aimez-vous la prose ? Je propose qu’on fasse une pause poétique pis qu’on ose se plonger dans la prose saumâtre—espace liminal—ayoù la vie et la mort se juxtaposent, se superposent à l’au-delà c’est là ayoù moi pis toi, on se repose pendant que les feux fous explosent. C’est eux-autres qui nous ont amené ici-là avec leurs mots captivants, les maux qu’ils flanquent. Les questions qu’ont posé des loups et des fous et des feux partout dans ce pays de prairies et de bayous, trop de rues, ce sont des questions qu’on repose, nous, des flammes qu’on tise, des braises qu’on attise avec l’aide de la brise, et tout ce qu’elle dépose.
Vieux luxes
ayoù c’est que le marais se termine et le ciel en toile commence ?
ayoù c’est que l’envie et la peur dansent
et je ne connais pas si chu après peindre ou patrouiller ?
chaque nuit, l’antiquité serre la main à bizarre
et le jour je rêve sur le streetcar
appelé « Empire » et chu après fuir
comme les fantômes d’un rêve vif
ayant envie en Ville de mettre le texte en vie
parmi cent vies boueuses et une éternité luxueuse
je reconnais enfin le calcul dans le chaos
ayoù l’été dure des années
et j’écoute les tombes qui hurlent
dans le coin d’un palais rouillé cassé encroûté
ma tête se remplit de tonnerre
is the rest of the world still out there ?
Haute voix
ne lis pas ça avec la voix dans ta tête
mais à haute voix
l’autre voix que j’aime entendre
comme la voix de ma mère
comme la sauce qui mijote dans la chaudière
et assaisonne l’air
assaisonne l’air
et la saison flair
riment pour une raison claire
ne lis pas ça de la même manière
que je l’aie écrit
seule, perdu, pensant à d’autres affaires
lis ça au monde
à ton amant, à ton père
pense à moi et rien ne nous sépare asteur
comme ça tu me libères
du monde passé
de mon passé imaginaire
hurle-moi en l’air
Village libre
Brailler crier briller hurler héler japper
mes dents sont les seules barres de prison
qui peuvent contenir mes mots
et ma langue les libère
quand la vie coule entre mes doigts
comme l’eau trouble
verse-moi un poème
mes lèvres le gouteront et
me rappelleront les souvenirs
de la mer et les laisseront couler
maux éphémères
jusqu’à ce que mes mots
se remuent clair
comme une sauce bouillante
dans la chaudière
dans la cuisine de nos mères
Edgar Allan Poésie
je ne suis pas poète je ne suis qu’un perroquet
qui répète les faussetés des autres
avec ma voix primordiale
depuis ma cage rectangulaire
dans un vocabulaire vulgaire et constant
les spécialistes disent que ça évolue
mais je suis là dès le début
il y avait moi, la Terre et les cieux
et depuis… je fionne, détruis et construis
pendant que tu vis, lis, écris et cherches la vérité
mais si tu la trouves, ne la dis pas au perroquet
parce que les choses vraies ne s’encageront plus jamais
Le dernier vivant à Lafayette
quand le soleil levé dit mon nom et les murs sentent du jaune et rose je me rappelle que je rêve en noir et blanc et que je déteste la couleur rouge le même rouge du daim siroté sur ma chaise dorée au soleil qui habite mon studio au premier étage sur la rue Jefferson, une rue grise
le monde qui veille sur moi à travers les nuages de shisha et mes vitres noires renaît au petit matin et les vivantes me quittent pour s’en aller rendormir l’orage a passé et j’imagine deux ailes de papillon moi au milieu comme ma vie en surimpression mon corps nu voltige et mes doigts tiennent toujours des taches de peine-ture.
l’entropie de ma relation avec les couleurs journées étourdit les autres parce que la rue Jefferson est une rue grise et moi, je suis l’eau couleurante la verdure de mon thé à la menthe mon accent et mon idée bourgeonnante me font dans cette ville grise le dernier vivant.
Nation d’images
la nation la plus grande, c’est l’imagination notre langue, ce n’est pas de craie, mais de création soit on la construit, soit on la détruit construere de-struere struere quoi ? struere moi struere une nation d’images et de sons et de couleurs et de voix comme le fleuve qui détruit et construit cette vieille nation qui renaît à chaque inondation
Delta saumâtre
je grandis en Louisiane
ses cieux roses m’échauffent
et je passe trop de temps seul
cher avril,
la seule figure dans la foule que je reconnais
quand tu me regardes avec tes grands yeux azalés
je perds mon idée
pourrais-tu me faire un ciel bleu ?
ne dis pas que tu m’aimes
moi qui passe trop de temps seul
cher avril,
combien de temps jusqu’à c’est tout fini ?
pour asteur
je regarde le jaune d’été
nerveux, seule
ayant peur que je ne sois plus humble
plus créatif plus moi,
plus moi
plus qu’avant
plus que jamais
plus que les rayons argentés
dans la mousse espagnole
plus que j’étais
pour juste quelques mois
plus comme toi
jusqu’au froid
et les dinosaures dorment
mais ils sont toujours là
comme le diable qui nage dans mon sang
combien de temps ?
combien de temps
caracole-je sur la terre saumâtre dans l’eau noire, riche et triste ?
combien de temps
pleure-je ces larmes saumâtres ces nuits noires, chaudes et tristes ?
combien de temps
hante-je ces prairies saumâtres ces jours silencieux, chauds et tristes ?
pensées envahissantes
pensées invasives
intrusives
détruisent mon idée jusqu’aux racines
ravagent mon sommeil
combien de nuits
caracole-je sur cette terre saumâtre sous ces cieux noirs ?
combien de nuits
raconte-je ces contes saumâtres ces nuits noires
jusqu’au jour où je ne reconnais plus les yeux d’avril ?