Mais le plus grand supplice
sans lequel tout le reste
ne seroit qu’un jeu
ce qui passe toute croyance
à moins qu’on ne l’ait éprouvé
ce sont les maringouins
c’est la cruelle persécution
des maringouins.
-Le Père du Poisson, 9 octobre 1727
La nuit appartient aux maringouins.
C’est la nuit qu’ils nous attaquent.
Ils dorment sûrement après le souper.
C’est juste qu’ils soupent tard. Mon
sang est plein de graisse,
d’humidité, de lassitude, de tout ce
que les maringouins envient. Ils se
nourrissent de nous, et nous persécutent
avec leur bec, leur bêche, cette épée méridionale.
Les ombres disparaissent et arrivent en même temps.
Autrefois fragmentés, parcellés, attachés à chacun
de nous-autres. Asteur ils sont partout. En plein
milieu d’un champ au ras du bayou où toute
la population se donne rendez-vous. Femmes,
vieillards, récolteurs, violoneux, enfants,
maîtresses d’école, marchands, fous, religieux,
trappeurs, pêcheurs, professeurs, vachers,
jeunes du pays, baristas, docteurs—tous garous.
Parmi nous-autres qui oublions les couleurs du jour.
Où l’éclairement solaire ternit les couleurs, les écrase.
Asteur, on fait face à la nuit. Comme
les animaux. Demi-bouteille de whiskey en poche,
parés boire notre désir de passer une nuit bruyante et
toute colorée de l’épaisseur des mauves, de l’odeur
des éclairs, de la lueur des ombres, du son de la pénombre.
La nuit arrive en masse. Comme les rieurs qui ne cessent jamais
de rire. Comme les fourmis rouges qui faufilent entre nos orteils.
un, deux, trois
elles nous mordent toutes à la fois
Comme les sauterelles qui vibrent nos oreilles.
Consommation totale. La Louisiane se fait inondée.
Ici, dans les bayous et les marécages, sur les prairies
et dans les rues pavées de boue et sur les chemins de
gravois, la nuit ne tombe pas. Elle se lève comme
un soleil noir, comme la boucane d’un clos brûlant
ou d’un village en feu, loin, comme la boucane
d’un incendie à l’autre bord de l’horizon.
La nuit se lève et couvre le ciel lentement. Elle
obscurcit cette terre. Assombrit le village et
fonce les couleurs au ras du bayou.
Nous appartenons tous à la nuit asteur. Cette nuit
spectaculaire et inévitablement chaude comme
cette latitude intolérable dans laquelle
nous crions hurlons braillons chantons jappons hélons.
Hélas, même en masse, nos bruits ne font plus peur
à la nuit, ne la soulagent plus, ne la rafraîchissent plus.
Comme jeter un peu d’eau au sable, perdu
dans la foule, perdu dans le moment.
un, deux, trois
elles nous mordent toutes à la fois
Entre les tentes de liqueur et le bandstand, au regard
des vendeurs de robes, de chaudières noires, d’hamacs
et de chandelles, pas loin de l’entrée et des photographes
qui se mêlent dans la foule comme nos chants, la musique
se jette dans l’air, se garroche à travers la cyprière.
Le vieux violon tressaille jusqu’aux oreilles
des parulines tues se fondent dans la nuit.
Moitié saoul, je pagaille ce bateau, tout près du bord du bayou
à la recherche de l’ombre perdu. Un ombre que j’ai perdu
dans le désert, qui m’est échappé. Un ombre que j’ai suivi,
qui me dirige d’avance à partir d’au-delà de l’instant vers
la nuit longue et lourde où les couleurs nocturnes se répandent partout.
un, deux, trois
elles nous mordent toutes à la fois
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